Soyons réalistes, demandons l’impossible : pour une Europe Fédérale

21 janvier 2026

Je sors de ma zone de confort avec ce papier ; rappelons nous ce slogan de mai 1968 « Soyons réalistes, demandons l’impossible »pour donner une opinion « Pour une Europe Fédérale » sur un sujet qui déborde le cadre économique et financier habituel de mon blog Broviews.fr . L’Union Européenne est confrontée à une série de défis : sa faiblesse géopolitique entre les empires américain et chinois, sa perte de compétitivité générale, sa capacité de défense militaire insuffisante, ses problèmes de gouvernance, la montée des nationalismes locaux, une remise en cause de son modèle social car des questions graves sur son financement futur se posent. L’ensemble de ces défis constitue une crise existentielle pour l’UE, qui semble aujourd’hui incapable de réagir.

Pourtant, dans le passé, face aux crises (certes économiques et financières), l’UE a su trouver des solutions, notamment grâce à la Banque Centrale Européenne. Le rapport Draghi a bien identifié ce qu’il faudrait faire. Mais pour l’instant, rien- ou presque- ne se passe. Peut être faut-il passer à une nouvelle étape , une Europe resserrée et fédérale? Car selon moi, pour faire face à cette crise, la solution est plus d’Europe, et non pas moins comme le réclament les opinions publiques , les mouvements souverainistes de droite comme de gauche, l’administration Trump s’employant de son coté à affaiblir l’Europe en jouant sur ses divisions.. Examinons ces points un peu plus dans le détail.




Une série de problèmes qui constituent un défi existentiel pour l’Union Européenne

L’Union Européenne est confrontée à une série inédite de défis qui, pris ensemble, représente un risque existentiel. L’actualité donne tous les jours de nouveaux éléments à ces défis.

. En termes géopolitiques, deux grands empires – États Unis et Chine- s’affrontent et l’Union Européenne est considérée par les États Unis comme un vassal. C’est surtout le positionnement de Donald Trump qui soulève des questions, tant il remet en cause l’Union Européenne et sa souveraineté. Sur tous les dossiers géopolitiques actuels, l’UE est absente et ne défend pas ses intérêts. C’est vrai par exemple, pour la guerre en Ukraine, pour les droits de douanes appliqués par les États Unis sans contreparties, pour les interventions répétées des États Unis dans des pays pétroliers (Venezuela, Iran. NB : L’Iran est un cas particulier à regarder spécifiquement, compte tenu des milliers de morts dans le soulèvement populaire actuel), et dernier exemple actuel , pour le Groenland. La tension de ces derniers jours sur le dossier du Groenland montre que l’UE est à la croisée des chemins en adoptant une politique plus ferme vis à vis des États Unis.

. L’Europe subit une perte de compétitivité économique importante ces dernières années. D’une part , sur les technologies nouvelles et surtout l’intelligence artificielle (IA), l’Europe est quasi absente. Sa dépendance vis à vis des géants technologiques américains est indéniable, ces entreprises sont en situation d’oligopole (internet, cloud, réseaux sociaux et bien sûr IA) et elles génèrent donc des profits colossaux. Elles sont soutenues par l’administration Trump qui remet en cause le droit de l’UE de réguler ces segments technologiques, et la soutiennent en retour. Seules quelques entreprises chinoises semblent en capacité de contester cet oligopole.

La Chine par ailleurs gagne des parts de marchés importantes en Europe, et partout dans le monde d’ailleurs , comme le montre son excédent commercial record de plus de 1200Milliards de $ en 2025! Dans des secteurs où l’Europe avait un avantage dans le passé, elle semble maintenant dépassée: automobile et énergies nouvelles, par exemple. L’industrie européenne a probablement été mal défendue.

. L’Europe est dépendante des États Unis pour sa défense.

Cette dépendance se transforme en faiblesse depuis que l’administration Trump est en place etqu’elle ne joue plus la solidarité inconditionnelle en Ukraine. L’Europe a été incapable de prendre le relais des États Unis lorsque l’administration Trump a arrêté brièvement son soutien en février 2025. Depuis, une épée de Damoclès pèse sur l’Ukraine ; et la faiblesse européenne est patente. Cette question de la souveraineté en matière militaire est devenue primordiale puisque l’allié américain n’est plus très sûr. Pire, le Groenland , partie du royaume du Danemark et donc protégé par l’OTAN, est menacé régulièrement par Trump! Voir la tension de ces derniers jours.

. L’Europe a commencé à lutter contre le réchauffement climatique en abaissant (probablement pas suffisamment) ses émissions de carbone. Comment continuer une telle politique, coûteuse en termes de compétitivité, quand l’administration Trump nie le réchauffement climatique et a une politique énergétique entièrement axée sur les hydrocarbures, avec les conséquences que l’on voit sur ses positions au Venezuela, en Iran, en Russie ?

En outre, la Chine a commencé à investir substantiellement dans les énergies nouvelles -où elle a pris une position de leader sur des éléments essentiels comme les batteries et les panneaux solaires-, mais elle investit encore davantage dans les hydrocarbures où ses besoins sont immenses. Elle continue d’avoir une croissance économique de l’ordre de 5% l’an. Pour les deux empires, le réchauffement climatique n’est pas un sujet.

. Le modèle social européen est attaqué de toute part. L’administration Trump tire dessus à boulets rouges en bonne logique avec sa ligne économique en interne, les nationalistes qui sont de plus en plus sur la même ligne que Trump le remettent en cause (au minimum pour en exclure les non-nationaux). Mais surtout, avec une croissance économique atone depuis des années et avec un vieillissement de sa population, le financement de ce modèle social européen, basé sur des prélèvements obligatoires élevés, n’est plus assuré. Les déficits publics augmentent, les niveaux de dettes également, et pas seulement en France.

. Face à ces défis, l’Union Européenne manque d’efficacité pour trouver des réponses adéquates. Le problème des décisions à l’unanimité est clair, car elles demandent des discussions longues et difficiles. Cela toujours ralentit le processus de décision dans l’UE. Mais aujourd’hui, des membres sont plus favorables à la partie adverse qu’à la majorité interne : la Hongrie et la Slovaquie sont plus en ligne avec la Russie de Poutine qu’avec l’UE sur plusieurs points, notamment l’Ukraine et l’immigration. Et la montée des extrêmes dans d’autres pays fait craindre une paralysie de l’UE à terme. Une question majeure de gouvernance européenne se pose.




Face aux crises économiques et financières récentes, l’UE avait trouvé les moyens de réagir sous l’impulsion de la Banque Centrale Européenne (BCE)

Depuis la création de l’Euro, l’UE a été confrontée à des crises graves, sur le plan économique et financier ; crise financière mondiale de 2008/2009, venant des États Unis, crise des dettes souveraines de la zone euro de 2010-2012 , crise du Covid 2020-21. L’objet de ce papier n’est pas d’aller dans le détail de chaque crise et des réactions des États. L’idée générale est que l’UE a trouvé les moyens de réagir, en collaboration avec les banques centrales (y compris la banque centrale américaine) ; elle a mis en place de nouveaux outils innovants qui ont permis de gérer ces crises financières. Ce n’était pas facile, rien n’était gagné d’avance et les marchés financiers doutaient fortement durant ces crises de la capacité des européens à réagir.

Sur les outils mis en place avec la crise souveraine, on peut se référer au papier suivant de la Banque de France, très pédagogique.

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Les pays européens isolément n’auraient pas pu trouver des solutions : c’est avec une Union Européenne solidaire et une BCE forte, grâce à l’Euro, que de nouveaux outils ont été mis en place. La coopération internationale a été essentielle, avec la Fed pour la crise 2008, avec le Fonds Monétaire International (FMI) pour la crise souveraine, avec tout le monde pour la crise Covid. L’Europe a joué son rôle modérateur, d’amortisseur de chocs, et on a tendance à l’oublier.

Car aujourd’hui, deux différences majeures se présentent ; d’une part, les banques centrales ne peuvent pas grand chose sur les questions de géopolitiques, de défenses ou de gouvernance européenne. Ces défis sont hors de leur champ d’intervention. D’autre part, la coopération internationale a disparu. La Fed a d’autres problèmes à gérer avec l’administration Trump, son indépendance est menacée.

Comment implémenter le rapport Draghi ?

Ci joint le rapport Draghi en anglais

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Ci joint le résumé du rapport Draghi en français, de quatre pages 

Mario Draghi : L’avenir de la compétitivité européenne

Publié en septembre 2024, le rapport Draghi est important : il analyse parfaitement les défis mentionnés ci dessus et propose des solutions. Ci joint une représentation graphique des principaux thèmes.

Source : Amundi

En ce qui concerne le financement de tous ces projets et des investissements nécessaires, le rapport Draghi met en avant l’indispensable collaboration des pays et l’émission de dettes communes. Une intégration plus poussée des membres de l’UE est nécessaire.

Mais, pour l’instant, en un peu plus d’un an, rien n’a bougé et ce rapport reste lettre morte. Prenons l’exemple de la construction du marché unique européen des capitaux, que le prix Nobel d’économie P. Aghion remet en avant dans de récents articles et interviews. Cela fait plusieurs décennies que ce projet existe ; mais pour qu’il prenne corps, il faudrait que les réglementations financières locales soient toutes intégrées, que les législations nationales s’effacent et laissent la priorité au niveau européen. Or, chaque pays demeure accroché à ses propres règles. Donc, le marché unique des capitaux reste un vœux pieu, et les banques européennes sont des nains comparées à leurs homologues américains ou chinois. L’effet de taille ne joue pas en zone euro.

Et c’est le même problème sur tous les sujets du rapport Draghi, par manque de volonté, de courage politique, car les opinions publiques semblent très opposées aujourd’hui au projet européen.




Une Europe Fédérale resserrée ?

Mettre en application le rapport Draghi me semble impossible sans changement de gouvernance en Europe. Il faut inventer de nouveaux modèles de gestion politique, passer à un niveau d’intégration supérieur, abandonner l’unanimité des décisions (quitte bien sûr à accepter des décisions sur lesquelles un pays est minoritaire, je pense à l’accord UE-Mercosur, où la France est minoritaire) et faire confiance à de nouveaux mécanismes de régulation.

Comment sinon mettre en place une politique industrielle commune, une défense européenne avec une armée intégrée, une seule position consistante pour les relations internationales et une seule politique budgétaire européenne ? Tous ces sujets sont très sensibles, particulièrement le dernier en France, où les partis politique n’arrivent pas à se mettre d’accord pour une politique budgétaire responsable , ce que les alliés européens contemplent avec inquiétude. Les pays traditionnellement frugaux ( Allemagne, Pays bas, Autriche, Danemark…) ou ceux qui sont sortis de la crise souveraines en consentant dans la douleur des efforts importants ( Italie, Espagne, Portugal,Grèce, Chypre, Irlande) ont du mal à admettre que la France ait un déficit public supérieur à 5% du PNB pour la troisième année consécutive, sans récession ! D’où d’ailleurs la perte d’influence de la France en Europe.

Il sera impossible d’avancer à 27 pays. Espérons qu’un plus petit nombre de pays (les 6 pays fondateurs de l’EU?) joueront les leaders et avanceront vers une Europe Fédérale.

J’ai tout à fait conscience que cette opinion pour une Europe Fédérale est très minoritaire aujourd’hui, mais on peut rêver qu’un nouveau narratif politique émerge à l’avenir? « Soyons réalistes, demandons l’impossible ».

Cela dit ces derniers jours, j’ai entendu une interview de Raphael Glucksam sur France Inter (le 13 janvier) qui montre qu’une partie de la gauche française y pense. A l’opposé, un article du Financial Time du 17 janvier «  The right will want a United States of Europe » signifie que ailleurs qu’en France, c’est plutôt une petite minorité de la droite, voire de l’extrême droite, qui met en avant la volonté de résister aux empires.

Le débat est lancé, et il n’est pas prêt de se terminer !

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